L' alimentation scolaire au Bénin : Acteurs, progrès et défis
Malgré une croissance économique remarquable ces dernières années, que la Banque africaine de développement attribue aux réformes du secteur agricole, la pauvreté reste une réalité pour de larges couches de la population au Bénin, En outre, les ménages les plus pauvres sont dix fois plus susceptibles que les autres de souffrir d’insécurité alimentaire. Les ménages gérés par des femmes sont également plus exposés à l’insécurité alimentaire, tandis que l’augmentation du niveau d’éducation du chef de ménage influe positivement sur la nutrition (RdB 2018: 29). 45 % des ménages ruraux sont vulnérables et peuvent tomber dans l’insécurité alimentaire à tout moment. Non seulement la disponibilité générale des denrées est problématique au Bénin, mais également la composition nutritionnelle des aliments consommés par de nombreuses familles. Une conséquence de ce régime alimentaire pauvre en nutriments est une carence en fer chronique chez les enfants ainsi que chez les femmes. Dans ce contexte, l’instauration de l’alimentation scolaire au Bénin se veut une contribution à une meilleure protection sociale. Les établissements qui ont jusqu’à présent été inclus dans le programme d’alimentation scolaire sont les écoles maternelles publiques (deux classes) et les écoles primaires (éducation de base 1 ou enseignement primaire), où les enfants âgés d’au moins 5 ans sont scolarisés pendant six ans (CI, CP, CE1, CE2, CM1, CM2). L’alimentation scolaire au Bénin a débuté en 1958 avec CATHWEL, qui deviendra plus tard CRS (Catholic Relief Services). Le Programme alimentaire mondial (PAM) a commencé ses opérations au Bénin en 1967 dans les écoles des zones les plus défavorisées et les orphelinats. Ces deux organisations ont soutenu les populations les plus pauvres et apporté une aide alimentaire en cas de catastrophes naturelles et autres. Les élections présidentielles de 2016 ont conduit à la mise en place d’un nouveau gouvernement qui soutient le secteur de l’éducation et en particulier l’alimentation scolaire. C’est ainsi que le Programme National d’Alimentation Scolaire Intégré (PNASI) a été lancé, impliquant, entre autres, les ministères de l’Éducation nationale, de l’Agriculture et de la Santé dans une approche multisectorielle commune. L’opérationnalisation du PNASI a été confiée au PAM, qui travaille avec des ONG locales pour mettre en oeuvre le programme. Avec le lancement du PNASI, l’objectif du gouvernement est de couvrir 100 % des écoles, d’harmoniser le fonctionnement des cantines scolaires et d’intégrer toutes les autres formes de restauration scolaire. En moins de deux ans, le programme est passé de 1 574 écoles à environ 5 500 écoles primaires publiques proposant aujourd’hui des repas scolaires, ce qui correspond à un taux de couverture national de 75 %. Un objectif déclaré est certes l’approvisionnement local en denrées alimentaires, mais le Bénin a encore du chemin à parcourir, compte tenu de l’accroissement rapide du nombre d’écoles. Hormis le maïs et les haricots, qui sont de plus en plus achetés par le PAM auprès des petits producteurs béninois, les denrées de base comme le riz, l’huile et le sel, sont en grande partie importés de l’étranger. En juin 2023, une équipe de l’INEF accompagnée de deux spécialistes béninois a réalisé une étude qualitative dans 16 écoles de sept départements, afin de se faire une idée concrète de la mise en oeuvre, des acteurs et des enjeux de l’alimentation scolaire. La plus petite des écoles étudiées comptait 135 élèves et la plus grande en accueillait 601, la proportion de garçons et de filles étant à peu près la même. Seules quelques-unes des écoles visitées disposaient de l’électricité, très peu étaient équipées d’installations sanitaires en bon état et l’approvisionnement en eau était largement insuffisant, alors que les besoins en eau doivent couvrir la consommation journalière des enfants, la préparation des repas, le ménage, la vaisselle, le lavage des mains et l’arrosage des jardins scolaires. Dans toutes les écoles, divers Comités de parents gèrent l’organisation de la cantine scolaire, en particulier le fonctionnement de la cuisine et l’approvisionnement en condiments pour les sauces. Les comités recrutent les cuisinières et fixent le montant de la cotisation à payer par les parents pour chaque jour d’école : 25 ou 50 FCFA. Afin de générer des fonds supplémentaires pour la cantine, des jardins scolaires sont créés, des champs sont cultivés en commun ou d’autres mesures génératrices de revenus sont mises en oeuvre, telles que la production d’huile de palme ou de savon, ou encore l’élevage d’animaux. Le plus souvent, ces activités sont l’affaire des femmes. Une critique récurrente de la part des cuisinières étaient qu’elles travaillent trop pour une rémunération trop faible, qui est du reste appelée « motivation » et non pas « salaire ». Il n’est pas rare non plus qu’elles doivent travailler dans des cuisines sans fenêtres, non aérées et équipées de poêles à feu ouvert qui génèrent beaucoup de fumée et sont donc dangereux pour la santé. La plupart des cuisines sont dotées de foyers améliorés revêtus d’argile, mais les foyers traditionnels à trois pierres, qui consomment beaucoup de bois, sont encore très fréquents. Les approches innovantes telles que les foyers alimentés aux coques de palme ou au biogaz ont rarement été observées, et ces systèmes n’étaient pas toujours fonctionnels. Une logistique efficace garantit que suffisamment de denrées sont disponibles dans les entrepôts du PAM et qu’elles sont livrées aux bonnes écoles, au bon moment. Dans les écoles, les denrées sont stockées tantôt dans des magasins spécialement aménagés, tantôt dans le bureau du directeur, ou encore dans des locaux mis à disposition dans les villages. Les différents acteurs de l’alimentation scolaire ont été interrogés sur leur évaluation des effets des repas scolaires. Dans presque toutes les écoles visitées, les parents d’élèves ont souligné que les repas scolaires offraient notamment aux mères une plus grande liberté pour aller travailler dans les champs, au marché ou s’adonner à d’autres activités génératrices de revenus, sans avoir à rentrer le midi pour donner à manger aux enfants. En particulier pendant la période de soudure – avant la prochaine récolte –, lorsque la nourriture devient rare dans les familles pauvres, l’alimentation scolaire les aide à nourrir correctement leurs enfants, qui par ailleurs ont de meilleurs résultats scolaires et sont moins souvent absents depuis qu’ils bénéficient d’un repas chaud chaque jour d’école. Même lorsque les enfants, ou plutôt leurs familles, ne sont pas en mesure de payer la cotisation journalière pour la cantine, ils n’en sont pas exclus et peuvent aller manger comme les autres. Les enseignants confirment que les élèves sont plus attentifs en classe et que leurs performances scolaires se sont améliorées, ce qui s’accompagne d’un accroissement du taux de scolarisation et du taux de rétention des enfants à l’école. Les membres des coopératives de producteurs interrogés se félicitent de la possibilité de vendre leurs récoltes au PAM à des prix meilleurs que de coutume et ce, malgré les efforts supplémentaires requis pour se conformer aux normes de qualité élevées du PAM. Ils souhaiteraient néanmoins un allègement des procédures administratives et un enlèvement plus rapide de leurs récoltes. Les principaux axes d’amélioration concernent l’approvisionnement en eau et en énergie – une situation qui nuit à l’environnement sur le long terme –, la rémunération insuffisante des cuisinières et l’achat des condiments pour les sauces, qui est entièrement à la charge des parents. Dans l’ensemble, on peut dire qu’au Bénin, l’engagement de l’État en faveur de l’alimentation scolaire est supérieur à la moyenne des autres pays d’Afrique subsaharienne. Cependant, malgré d’importantes augmentations budgétaires, la part du budget national consacrée aux cantines scolaires reste bien inférieure aux fonds de l’APD de la communauté internationale, et il est encore impossible de prédire quand le gouvernement béninois sera en mesure d’assumer seul la majeure partie du financement.
